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Aimée Laberge

Biografie

De Canadese Aimée Laberge (1958), schrijfster en grafisch ontwerpster, woont afwisselend in Londen en Chicago. Ze publiceerde een eerste kinderboek in 1979. Naast kortverhalen en radiodrama's schrijft ze ook romans. Haar romandebuut Where the River Narrows (2003) werd nog hetzelfde jaar in het Nederlands vertaald (Waar de rivier versmalt). Tijdens haar residentie werkte ze aan Les Amants de Mort-Bois (2007), haar eerste in het Frans geschreven roman.

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Auteurstekst

Souvenir-Ecran

Souvenir-écran: 1. pseudo-souvenir venant, dans la pensée de l'adulte, reocuvrir et masquer de véritables souvenirs d'enfance.
www.granddictionnaire.com


De la Belgique, longtemps, je n'ai connu que les De Kemp. Parfaitement blonds aux yeux bleus tous les deux, Monsieur et Madame, Claire et Christian, ils avaient trois filles au teint de porcelaine, et aux yeux, elles aussi, bleus dit de Plateelbakkerij Schoonhoven, ou de Delft. Ce sont ces trois petites filles que je venais garder, après avoir traversé la rue, quand les De Kemp sortaient. Elles dormaient dans une chambre verte et blanche ou il y avait trois petits lits, au demi sous-sol d'une maison tout aussi neuve que la notre à Sainte-Foy, dans la banlieue de Québec. À côté de la chambre il y avait la salle de séjour qui était très... anormale. Et ce pour plusieurs raisons. En premier, et surtout, il n'y avait pas de télévision. Au Québec à l'été 1969, l'été des chenilles, tous les foyers possédaient leur poste de télevision. Il y avait trois chaînes disponibles, deux françaises et une anglaise. Hors des heures de diffusion, une tête d'Indien, immobile, occupait l'écran. Centré dans ce qu'on pourrait facilement prendre pour une cible, elle-même encadrée d'une variété de gammes technique de gris, cet Indien, que l'on nomme maintenant autochtone, était silencieux mais aux aguets. Il a veillé sur mon enfance en noir et blanc avant de se faire déloger par le papillon aux ailes arc-en-ciel qui se déployaient avec grand renfort de cascades de harpes pour indiquer une émission en couleur. Il était là quand je jouais à je-ne-me-souviens-plus-quoi, ou quand je lisais ce-que-je-lisais-alors, ou quand je rêvais, tout-simplement, sur le tapis à côté du chien. Vous voyez, j'ai oublié tant de détails. Mais lui, cet Indien silencieux dont la tradition est pourtante dite orale, de lui, je me souviens très bien. Il demeure, gravé sur mon premier écran.

Donc, pas de tête d'Indien ni de papillons irisés chez les De Kemp et point de fauteuils Lazy-Boy non plus. Des meubles comme je n'en avais jamais vu, énormes, lourds, en bois sombre et ouvragé. Monsieur De Kemp, avant de partir, allumait la radio en stéréo pour trouver le poste de musique classique tandis que Madame De Kemp, parfumée, coiffée et souriante, rouge à lèvre rose pâle bon ton, les yeux juste un peu à l'écart du nez, m'indiquait où était caché la boite à biscuit: en haut du garde-manger dans la cuisine. Après avoir prestement changé la radio de poste pour quelque chose de moins sédatif, j'étirais le bras vers les rayons de la bibliothèque pour continuer ma lecture. Eh oui, c'est grâce aux Histoires d'Amour de l'Histoire de France, en huit volumes s'il vous plaît, que j'en sais un petit peu plus que le commun des québécois et québécoises sur les termes grivois des Vieux-Pays et les préférences sexuelles des rois et des reines de l'Ancienne-France...

Mais, comme je l'ai mentionné, c'était l'été des chenilles. Elles étaient partout, noires et jaunes, gluantes en dessous et poilues sur le dessus. Il était impossible de traverser la rue sans en écraser une, à moins de marcher sur la pointe des pieds en sautillant. Les voitures ne marchent pas sur la pointe des pieds. Le jus des chenilles écrasées couvraient l'asphalte et sous le soleil, cette purée faisandait. L'odeur qui en émanait nous levait le coeur. Les larves de lépidoptère couvraient aussi les murs de la maison et s'infiltraient partout. Ma soeur ainée, qui souffrait de phobie vergrouillante, ne sortait plus de sa chambre. Elle avait tassé une serviette de bain sous sa porte et refusait d'ouvrir sa fenêtre. Il faisait très chaud et, après quelques heures, elle sortait en hurlant qu'elle suffoquait. Ma mère lui disait de prendre un verre d'eau. Mes frères quant à eux ramassaient les larves abjectes dans de grands bocaux de verres où celles sur le dessus gigotaient encore alors que celles en dessous n'étaient déjà plus que de la matière molle et morte. Ils prétendaient que c'étaient de la confiture et, après en avoir tartiné une roche plate, ils essayaient de faire ingurgiter cette tartine à la petite.

Pour le reste du monde, cependant, l'écran de l'été 1969 n'était pas infesté de chenilles mais plutôt rempli du visage poudreux de la Lune, piétiné. ...One small step for man, one giant step for mankind...
Mon grand-père, Andréas Laberge, sceptique de nature, était d'avis que toute l'affaire était "arrangée avec le gars des vues". Photographe de son métier, et particulièrement habile dans l'art de la retouche, il avait rendu belle toute la bourgeoisie de Québec qui avait défilée devant sa caméra au studio Livernois. Il s'y connaissait, en truquage. Cet événement soi-disant prodigieux, un homme sur la Lune, dont la seule réalité était contenue dans un petit écran bombé et lisse, Andréas Laberge était tout simplement incapable d'y croire. Il a choisi de fermer la télévision en haussant les épaules et il est allé se coucher. Fin des émissions.
Mais pas si vite.
Où sont les De Kemp?
Ils arrivent. Nous les avons invité à venir regarder Neil Armstrong marcher dans la poussière immuable de l'astre mortifère, en direct. Mais avant de venir s'asseoir avec nous sur notre mobilier de style pseudo-scandinave, coussins de vinyl orange sur squelette de bois vert, les De Kemp doivent sautiller pour traverser de la Belgique, de l'autre côté de la rue, jusque chez nous. Monsieur De Kemp a une petite fille blonde au bout du la main, et Madame De Kemp en a une autre dans les bras. La troisième court devant, en criant "Venez, dépêchez-vous, ils vont marcher sur la lune!" Elle comptait ses pas dix par dix pour aller plus vite vers le téléviseur. "Tintin aussi, il a marché sur la lune, han, Papa? Avec le capitaine Haddock... trente, quarante, cinquante... et Milou aussi... soixante, septante... bien avant les Américains, en plus... octante, nonante... Est-ce que je vais pouvoir marcher sur la Lune quand je serai être grande, dis, Papa?"

Longtemps, c'est tout ce que j'ai connu de la Belgique. Mais me voici maintenant à Vollezele, village du Brabant flamand reconnu pour ses percherons pansus et ses mattetaarten moëlleuses... De quoi, exactement, l'écran trompeur se souviendra-t-il donc?

Du blanc, éclatant. De la neige, des plumes et bientôt des traces de pas et de doigts qui s'en vont vers le nord.

Aimée Laberge, mai 2005

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Vertaling

Nederlandse vertaling opgenomen in Aankomen in Brussel.Schrijvers op bezoek, cahier van Het beschrijf verkrijgbaar in de boekhandel.

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Villa Hellebosch
16.05.05 > 6.06.05

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