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Virginie Buisson

Biografie

Virginie Buisson (1944) leeft en werkt in Arles. Ze schrijft romans en essays, maar ook toneel en teksten voor radio. Als jong meisje vertrok ze met haar moeder naar Algerije, waar ze getuige was van de gruwelen van de burgeroorlog. Die ervaringen vonden hun literaire neerslag in L'Algérie ou la mort des autres en spelen ook een rol in haar recente autobiografische roman Le Silence des otages, een soort innerlijke, fragmentarische road movie. In Brussel heeft Buisson een manuscript voltooid dat gebaseerd is op de grootschalige politieke deportatie van de slachtoffers van de Parijse Commune (1871) naar Nieuw-Caledonië, een geschiedenis waarmee ze zich verwant voelt via het lot van haar grootvader Honoré Bonnaventure. Ook Brussel is met dit nog steeds onverwerkte Franse verleden verbonden: vele Communards die aan de repressie waren ontsnapt, gingen hier in vrijwillige ballingschap.

Bibliografie
L'Algérie ou la mort des autres, roman, La Pensée sauvage, 1978; Gallimard, 1981 (Prix des bibliothécaires)
Lettres retenues (correspondances censurées des déportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie), essay, Ed. du cherche midi, 2001
Le silence des otages, roman, Ed. du cherche midi, 2002
Vallée des colons, roman, Ed. du cherche midi, sept. 2005

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Auteurstekst

(Pour Passa Porta)

Vous souvenez-vous du film d'Alain Resnais, des mots de Duras ?

Tu as été folle à Nevers, le Japonais dit cela, elle répète, j'ai été folle à Nevers. Elle rit, c'est le rire d'une femme qui n'est pas revenue de l'égarement. Elle est dans la volonté de garder toujours cet écart singulier avec le monde, cet écart qui ne la déprend pas de l'amant disparu. Elle prétend le contraire, elle dit qu'elle a oublié Nevers, elle ment, elle dit qu'elle s'en souvient. Elle est encore dans la ville, dans la cave à Nevers, elle connaît toujours le goût du salpêtre.
La volonté d'être hors du monde, volonté, ce n'est peut-être pas le mot juste, c'est un état d'être encore à Nevers.

J'ai été longtemps dans la cave à Nevers. J'étais dans l'oubli et dans le souvenir des meurtres, mon corps, mes mains le savaient.

Un soir, je suis partie pour Bruxelles. Ce n'était pas délibéré, cela était, c'était la suite logique d'un état des choses. Une absence de choix, une errance.
J'ai attendu dans le froid sur l'autoroute du Nord, je n'ai pas renoncé, malgré la nuit, j'allais.

Je n'ai rien voulu savoir de ce déplacement, je ne savais rien de ce qui me faisait agir. J'allais mon chemin, comme Rosetta, butée sur on ne sait quelle certitude, j'allais.

Bruxelles, c'était une carte postale, une carte de l' exposition universelle, reçue en Algérie. J'avais cette carte dans mon sac, entre le missel et le mouchoir parfumé à l'eau de Cologne.
Je l'avais le jour de l'enterrement des soldats. Je servais la messe.
Je savais leur cou de bêtes sacrifiées, Je savais les sexes tranchés, plantés dans la bouche.

Des années durant, j'ai regardé sur les véhicules les impacts de balle, le sang coagulé sur les sièges. Les bâches, les terribles bâches qui recouvraient les corps des suppliciés.

Des années durant, j'ai vu les hommes entravés, j'ai entendu les cris.
J'ai regardé le père remonter des caves, la mère ne rien dire, les petits frères s'emmurer.
J'ai su les corps dévastés des prisonniers, j'ai côtoyé les tortionnaires.
Je suis restée dans l'embrasement des cris qui fracassaient les murs de la caserne.

Il y a eu d'autres cris, d'autres agonies.
Sept années, cela s'est poursuivi, l'indicible s'est constitué, une litanie Sabra et Chatila.
Je suis entrée dans le silence, je tenais l'inventaire des disparus.
Il y a eu un temps d'oubli, un temps pour les « Noces à Tipasa » J'ai aimé un jeune homme aux yeux verts.
Puis de nouveau, il y a eu la mort, tous les jours la mort et le commencement de l'exode.
Il y a eu la terre brûlée, les vies et les villes dépecées, les habitants déplacés déportés.

J'ai marché dans Alger livrée aux assassins et le jeune homme est mort.
De retour en France, je suis retourné au silence.
Je regardais à la télévision les morts du Congo, et l'exil encore et c'était notre histoire, celle du jeune homme aux yeux verts et la mienne, celle de mes frères qui ne parlaient plus.

*

Il y a eu un jour où j'ai reconnu dans les journaux, les noms, les visages des assassins d'Alger. Certains s'étaient réfugiés à Madrid, d'autres à Bruxelles.

Il me fallait les voir, les approcher, je ne savais pas autre chose que cela, juste les approcher.

A Bruxelles, j'ai été engagé pour garder des enfants, dans une grande maison avec un grand parc, il neigeait.
La journée, je marchais, j'entrais dans les cafés, j'écoutais, je regardais les gens.

Je ne sais pas le nombre de jour, combien de temps je suis restée dans l'attente, avant d'entendre dans une brasserie, l'accent des assassins.

Ils étaient là, quatre, des hommes ordinaires, plus très jeunes, rien ne les signalait particulièrement, des pères de famille probablement. Ils évoquaient là-bas, le pays perdu. Ils disaient qu'il aurait fallu les tuer tous, tous ceux qui reniaient le drapeau français. Ils parlaient des frères et des cousins, ils parlaient du bon temps là-bas.

Je les regardais, j'attendais l'émotion, la bouffée de haine, des invectives. Je ne tremblais pas, je les regardais dans leur effarante banalité.

Longtemps j'avais imaginé cet instant, je le croyais peuplé de cris, j'étais face aux assassins et le silence m'accablait.

J'ai quitté la ville, Bruxelles dégageait une odeur de biscuit, le ciel avait des tonalités bleues roses. Je suis rentrée en auto-stop à Paris.
Mon mari ne m'a rien demandé.

*

Je n'avais rien dit. Il dormait. Les architectes, les graphistes, travaillent souvent la nuit.
J'avais décroché mon imperméable, j'avais laissé un mot sur la table à dessin.
Avant j'étais déjà parti, à Munich, j'avais marché dans la ville, j'avais fait l'amour avec un jeune homme silencieux, j'avais marché dans Dachau. Au retour j'avais fait de l'auto stop à proximité du lac de constance. Une famille s'était arrêté, Un couple âgé, un fils étudiant. Ils n'ont pas voulu me laisser sur la route dans la nuit. Ils m'ont invitée à dîner chez eux, à rester dormir.
Je portais une robe courte, jaune, des escarpins abîmés par une marche en montage en Bavière, les cheveux longs, lâchés. J'avais cent francs dans ma poche, j'étais sans bagages. Il voulait connaître mon âge, j'avais vingt-quatre ans, ils ne pouvaient pas l'imaginer, j'ai dit que j'étais veuve. Ça il l'acceptait, même si j'avais l'air d'une lycéenne.
L'appartement était vaste, propre, en ordre, les meubles avaient été fabriqués par le père. Il avait été soldat à Paris. C'était son regret de n'être jamais retourné à Paris. La mère regrettait la guerre, C'était un chagrin pour elle. Le fils me regardait. Nous avons dîné à la manière allemande : du pain noir, du fromage, du bacon, du thé. La femme m'a proposé de prendre un bain, elle m'a donné des serviettes propres et une chemise de nuit. J'ai dit que j'avais égaré mon sac de voyage. L'eau n'était pas très chaude, elle est venue avec un broc pour m'aider à me rincer les cheveux, ses mouvements étaient affectueux. Elle m'a conduite dans la chambre d'amis. Elle m'a bordée, c'est à ce moment-là que j'ai pleuré.
Le lendemain après le petit-déjeuner, le père m'a conduit à la gare, il m'a donné de l'argent pour le retour, j'ai donné mon adresse. Longtemps j'ai reçu des lettres du fils.

Dans la boîte de photos de mes parents, il y avait des vues du lac de Constance et des photographies de mon père en soldat des forces d'occupations en Allemagne. On trouvait aussi des photos de lui sur des remorques débordantes de paille, dessus il était écrit « retour à la terre 1940 ». Ma mère posait avec des enfants inconnus dans les bras, deux petits garçons, elle portait un tablier de femme de chambre sur une robe noire, elle souriait. Un sourire particulier, une sorte de dissimulation joyeuse. J'ai envoyé une carte postale à mes parents.

Mon mari ne s'inquiétait pas de mes voyages, je ne me posais pas de questions non plus. C'était imprévisible mais envies de départs. Malgré tout, je suis bien obligée d'admettre que je suivais une cartographie intime, un planisphère familial.

Plus tard j'irais seule à Berlin, à Prague, à Gdansk, à Venise à Sienne, à Gênes. J'irais dans les villes, dans les pays dont je dessinais les frontières pendant ma claustration à Alger après l'attentat.

*

Enfant en France, j'allais, je n'étais pas encore embourbée par le fracas de la guerre, j'étais abreuvée, nourrie de e colère et de rancune. J'allais au devant de l'odeur du fleuve, de l'écorce des peupliers, de la lente avancée des péniches, du goût minéral de l'eau des sources dans la ville, de la caresse des mousses sur mes jambes, de la douceur des margelles, au devant des collines dorées comme les chasses des sanctifiés au moment des moissons. Je fréquentais aussi les chapelles, les églises, la cathédrale, je n'attendais pas les indulgences que l'on dispensait à l'époque aux crédules, j'attendais que l'on me rende justice, que l'on me rende à ma mère où qu'une autre me reclame. Non j'attendais qu'elle me reprenne, je marchais vite dans la ville, lentement dans le bois, sur le chemin de halage ou la pluie laissait des empreintes de pas, des cavités, des plissures. J'étais indifférente aux pécheurs, ces hommes taciturnes que les passages dérangeaient et qui le faisait comprendre.
C'est çà, j'avais compris que je dérangeais le cours nouveau de la vie de ma mère, alors je m'en allais, j'attendais que quelqu'un me réclame, d'être reconnue, choisie, enlevée de l'endroit où l'on ne m'aimait plus.

*

Souvent, longtemps je suis parti, peut être pour éprouver qu'il n'y avait plus de couvre-feu, de barrage, de poste frontière entre les protections des soldats et des auto mitrailleuses qui fermaient les issues du village là-bas. Alors je m'en allais. Plusieurs fois j'ai franchi des frontières, en Italie surtout. Pourtant je n'aimais pas cette montée lunaire du mont Cenis, cette descente d'une montagne âpre, dénudée jalonnée de camions bruyants, ce froid soudain, cette pluie fine. J'aimais que les douaniers me réclament .
Mes papiers d'identité, j'attendais je crois encore que l'on me fasse entrer dans le poste frontière que l'on téléphone, que l'on m'apprenne que j'était attendue.
J'ai oublié le nom de la ville frontière où je m'arrêtais dans un café, juste le temps d'entendre parler une langue étrangère, de lire sur les murs les larges avis de décès où j'espérais découvrir le nom des disparus d'Alger. La liste renouvelée chaque jour, publiée dans la rubrique des fait divers hantait les colonnes des journaux là-bas, lire des noms au consonnances familières , aurait été une preuve de leur existence. Alger jonchée de morts à l'abandon, traversée de hurlements et d'explosions, la ville livrée aux enlèvements, aux attentats. Corps spoliés, torturés,

*

Au commencement, le village était ouvert, c'était avant les événements. Les meurtres avaient déjà eu lieu, ailleurs, dans l'Est. On les tenait à distance.

À Bir Rabalou, département du Titteri en décembre 1954, c'était la saison des labours. Ce n'était pas les couleurs en demi-teintes d'un hiver en France. C'était d'une éclatante vivacité, des tonalités franches qui incitent à la confiance. Il ne s'agissait pas de ce que l'on nomme un été indien, non. La terre était rouge, les oliviers, les amandiers brillaient au soleil, des hommes en cachabia brune cueillaient des oranges, on taillait la vigne. Des feux de sarments balisaient les champs. Une eau claire circulait dans les fossés où prospéraient des crapauds et des herbes tendres.
On n'avait pas encore abattu les chiens. Les hommes n'avaient pas été contraints de déclarer leur fusil de chasse. Les cigognes collectaient des branchages sur les talus, nidifiaient sur le clocher et sur la cime des arbres du jardin de l'église.

Pourtant, lorsque nous avions quitté Alger pour rejoindre l'intérieur des terres par la montagne, nous avions attendu que se forme l'escorte. Notre taxi avait pris place derrière une automitrailleuse, une file de voitures civiles s'était alignée, la colonne était fermée par un engin blindé.

A mi parcours, nous avons été arrêtés par une patrouille. Sur le bas-côté, gisait un car incendié, on distinguait des corps immobiles calcinés.

Les parents n'ont rien dit. Les petits frères ont été sommés de poursuivre la lecture de leurs illustrés. Je n'ai rien demandé.

Plus tard, des années durant, j'ai regardé sur les véhicules les impacts de balle, le sang coagulé sur les sièges. Les bâches, les terribles bâches qui recouvraient les corps des suppliciés, qui servaient à transporter les soldats massacrés, les civils assassinés.

J'ai vu les hommes entravés, j'ai entendu les cris.

J'ai regardé le père remonter de la cave, la mère ne rien dire, les petits frères s'emmurer.
Savoir les corps dévastés des prisonniers, côtoyer quotidiennement les tortionnaires.
J'ai vu mes petits frères devenir mutiques dans l'embrasement des cris qui fracassaient les murs de la caserne.

À table, il fallait se tenir droite, finir son assiette, se taire. À l'église, je devais sonner le glas et rentré immédiatement après la cérémonie.

Sept années, cela s'est poursuivi. L'indicible s'est constitué, enkysté. Une litanie Sabra et Chatila.

J'entrais dans le silence, je tenais l'inventaire des disparus.

*

La folie rôdait sérieusement. C'était une course-poursuite insensée l'évitement constant de Samarkand, la tentation de la mort.
Comment savoir de quel côté viendrait la rafale, l'éclat de grenade qui mettraient fin à la douleur.

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Villa Hellebosch
6.06.05 > 27.06.05

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