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Tonu Onnepalu

Biografie

Tõnu Õnnepalu (1962) is een van de interessantste en internationaal bekende Estische auteurs. Zijn hele oeuvre staat in het teken van cruciale vragen over liefde en eenzaamheid, seksualiteit, sociaal leven en religieuze vrijheid, macht en verraad. In 1985 debuteerde hij als dichter. Zijn echte doorbraak kwam er in 1993 met de roman Piiririik (Grensgebied, Meulenhoff, 1996), die in 14 talen werd vertaald, en die hij publiceerde onder het pseudoniem Emil Tode. Het boek beschrijft het leven in Estland na de val van de Sovjetunie en de tegenstellingen tussen Estland en West-Europa. In zijn twee volgende romans, Hind (De prijs, 1995) en Printsess (Prinses, 1997) werkt hij dit thema verder uit, samen met dat van de zoektocht naar identiteit in een veranderde wereld. In 2002 publiceerde hij Harjutused (Oefenen) onder zijn andere pseudoniem, Anton Nigov. Datzelfde jaar gebruikte hij opnieuw de auteursnaam Emil Tode voor Raadio (Radio), een roman die voortbouwt op de thema's van Grensgebied. Zijn residentie kadert binnen een uitwisseling met het Estonian Literature Information Centre.

Op 23 oktober 2007 praatte Tõnu Õnnepalu in Passa Porta met Geert van Istendael over zijn werk, het leven in Estland na de val van de Sovjetunie en identiteiten in West- en Oost-Europa.

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Auteurstekst

Ailleurs

Le rouge-gorge chante dans le jardin, le brouillard est épais, on ne voit plus les arbres qui habituellement sont là, qui font le siège du gazon et de cette vie ici. Sont-ils partis ? Ont-ils levé le siège ? On ne sait pas grand chose. On est au milieu. Vingt jours viennent de s'écouler et vingt jours sont encore à venir, devant, imprécis dans le brouillard, attendant d'être franchis. Et vingt nuits aussi, il faut bien le préciser. On est à l'étranger, quelque part au milieu de champs de maïs, dans une maison où l'on ressent la vie antérieure de gens inconnus. On est venu ici on ne sait plus précisément pour quoi faire, pour écrire peut-être, et voici qu'on attend que quelque chose se produise. Comme toujours on attend. D'où vient d'ailleurs cette fureur d'attendre ? Est-ce que les animaux attendent eux aussi ? On les observe en se promenant au milieu de champs et des fermes qui, pour la plupart ne sont pas des fermes mais plutôt des maisons vides pendant la journée. Et pendant cette journée, les chevaux, laissés à eux-mêmes, est-ce qu'ils attendent quelque chose ? Ce n'est pas impossible. Quand on passe, ils courent parfois vers la clôture, pour voir si l'on ne vient pas les chercher, peut-être, pour les mettre dans un chariot fermé et les transporter quelque part, ailleurs. Ils semblent apprécier qu'on les fasse voyager ailleurs, tirés par un engin des humains, comme leurs ancêtres tiraient toujours des humains et leurs affaires lourdes derrière eux. Mais les chevaux ont déjà peut-être, précisément, trop vécus avec des hommes, et trop près d'eux. Ils ont attrapé leurs maux, appris à attendre, à s'ennuyer. Les vaches, elles, visiblement ne s'ennuient jamais. Elles vivent encore dans l'éternité, ou plutôt - comme ce mot ne veut rien dire sauf, exactement, qu'on s'éternise, qu'on attend et s'ennuie - elles vivent juste là, dans un espace sans temps, comme l'on devrait vivre aussi, n'est-ce pas ? Mais on échoue toujours à cette tâche trop légère. Peut-être qu'on est venu ici, et qu'on se promène parmi ces vaches en abondance, pour qu'on apprenne quelque chose auprès d'elles. Il est fort probable que ce soit justement cela.

D'ailleurs, on a déjà appris quelques petites choses. Vingt jours ne sont pas une mince affaire, surtout quand ce sont vingt jours ailleurs, hors de la vie qu'on vit habituellement, quand il s'agit de cette petite vie à part que l'on nommait, autrefois quand on y croyait encore, l'exil. On n'y croit plus vraiment, mais est-ce que le monde et l'espace ont vraiment besoin de nos croyances pour exister ? Le fameux Internet et autres trucages électroniques auraient changé la donne, le monde serait devenu trop petit pour s'y perdre encore. Mais ce n'est pas vrai du tout. Cela, on l'a appris aussi. Ailleurs est toujours ailleurs et une attente est toujours une attente. Qu'importe tout ce monde virtuel, si le réel est toujours là sous forme d'un paysage étrange, un brouillard épais où seule la voix du rouge-gorge a quelque sens. Parce qu'on la connaît. On la connaît de là d'où l'on vient, bien que là, le rouge-gorge ne chante qu'au printemps. Sommes-nous au printemps ? Non, nous sommes bel et bien en automne, cela, on le sent même sans rien sentir ni entendre, c'est au-dedans de nous-même comme quelqu'un l'a dit pour le royaume de Dieu, on ne sait ni l'ouïr ni le voir. Il est là, tout simplement.

Mais quelques jours, il est vrai, quand il fait soleil (et il y en a eu, seulement le brouillard d'aujourd'hui le repousse dans un passé presque mythique, le temps de l'exilé ne connaissant ni proportions ni mesure), et on se réchauffe, assis sur le bord de fontaine sec, dans le jardin, et observe les papillons, de grands papillons multicolores de la fin de l'été se poser, au soleil, sur le portail de bois gris qui est là supportant la rose. Ils battent très lentement leurs ailes trop précieuses pour appartenir encore à notre siècle, leurs ailes d'antan, on se sent véritablement portés ailleurs, mais où ? On est déjà ailleurs, on n'est pas là où tout a un sens habituel et connu, où notre vie coule d´un bout à l'autre sans se faire vraiment sentir, donc, être ailleurs de l'ailleurs, c'est être nulle part ou plutôt... Plutôt quoi ? Si le temps cesse d'exister pour un petit bout de temps, on n'est pas hors de temps. Peut-on se trouver hors de quelque chose qui n'existe pas ? On est, alors, où ? - jamais ?

Mais voilà qu'on est de retour, ici, dans l'attente. C'est une autre journée grise, mais sans brouillard, une journée qu'on a l'habiude de vivre et qu'on connaît déjà par cœur, une journée de fin d'octobre. Mais où ? maintenant ? Ici, et partout. On est habitué. Les quarante jours se sont presque écoulés. Et voilà qu'on a peur de partir. On ne sait plus où est-ce qu'on va aller. On a peur de mourir et de quitter cette petite vie qui va vite se terminer. N'est-ce pas, d'ailleurs, pareil avec la « grande » vie, qui se rétrécit très vite, depuis qu'on a franchi le milieu et qu'on regarde derrière soi ? Si peu de chose. Au début, quand on arriva à cet endroit qui devait devenir son endroit, l'endroit où l'on était censé passer cette petit vie incroyablement longue de quarante jours, et de quarante nuits aussi (parce que les nuits, il ne faut pas les négliger quand il s'agit des nuits de l'exil), et la nuit venait justement de tomber, les phares de la voiture se glissèrent par les troncs des arbres géants, gris et lisses, des colonnes d'entrée, des vigiles, et l'on se disait, voici mes vigiles, mes gardiens pour ces quarante jours inconnus. On ne savait encore rien de plus, on n'avait même pas encore senti l'odeur de sa cellule, mais on savait déjà quelque chose, et on avait peur. Un tout petit peu et que l'on ne s'avouait à soi-même que beaucoup plus tard. Mais dès cette première soirée on avait mijoté des plans d'évasion, vains, on le savait très bien. Arrivés dans la « grande » vie, n'est-ce pas, c'est pareil, on a peur aussi, au début, quand on est jeune, on mijote des plans d'évasion, vains même quand on les réaliserait, on croit, naïf, que la mort est l'issue. Et puis, le milieu passé, on la rencontre, un soir, assis dans le salon de cette vielle maison étrangère où une odeur de quelques plats chauds mangés depuis longtemps et qu'on ne peut pas identifier flotte toujours dans l'air, très léger, et on regarde, sans rien faire, une branche de buisson, derrière des vitres carrées, toute rouge, comme ardente, dans cette fin d'après-midi grise et un peu quelconque. On la regarde, cette tache rouge sombre mais ardente, juste comme on regarde quelque chose que l'on ne voit pas véritablement, la maison est vide, on le sent, il n'y a personne, et voici que quelqu'un passe, au coin de l'œil, ou plutôt du bout du nez, on le sent comme quelquefois, en passant devant un miroir, et sans y regarder, on voit au coin de l'œil son véritable visage. Puis c'est passé. On sait désormais, oui, on sait que désormais on se rattache à la vie, chaque jour de plus, comme si la vie était l'issue, on n'a plus peur d'elle, on est habitué, on a peur de celle-là, l'autre. Et on sait que dès cette fin d'après-midi on va à sa rencontre.

(Ecrit en français par l'auteur)

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Villa Hellebosch
17.09.07 > 29.10.07

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